ITALIE Lampedusa : Une identité de frontière

Une identité de frontière

Nathalie Galesne

Le CIE de Lampedusa est un monde à part, un îlot dans l’île qui reçoit dans les périodes d’émergence jusqu’à mille personnes alors qu’il ne pourrait en héberger que trois cents. Des hommes et des femmes fantomatiques y transitent sans être vus: « Paradoxalement, Lampedusa est le dernier endroit au monde où on rencontre des migrants, explique Claudio Lombardo, président de l’Arci de Catalnisetta (Sicile), la plus grande organisation socio-culturelle de la péninsule.

//Photo Federica Araco

Photo Federica Araco

Schizophrénie? Malgré son empreinte tragique, Lampedusa est aussi évoquée comme un lieu paradisiaque avec son île des Lapins élue en 2013 la plus belle plage du monde par les membres de TripAdvisor. Une mer cristalline et turquoise y est ceinte par une langue de sable blanc que surplombe un pan de maquis. Une féerie marine qui n’a rien à envier aux Maldives, mais qui ne suffit pas à faire oublier la dégradation de l’habitat construit sauvagement dans les années 1980 lorsque Lampedusa céda au mirage du tourisme de masse. Tout commence vraiment l’été 1986 : en réaction au bombardement américain de son QG, le colonel Kadhafi lance deux missiles sur l’île, celle-ci n’est pas touchée mais cet épisode lui vaut une attention médiatique disproportionnée. Un nombre impressionnant d’Italiens qui ont découvert Lampedusa sur leur petit écran vont l’envahir durant la saison estivale. « Une situation extrême ! L’île a bien failli imploser, des centaines de personnes dormaient dans la rue, raconte Giusi Nicolini. Jusqu’au début des années 1980, le tourisme avait une dimension humaine, des relations fortes se nouaient entre les Lampédusiens et les vacanciers. Plus tard, le tourisme de masse a bouleversé l’équilibre et l’identité fragile de cette terre qui n’a vraiment été peuplée qu’à la fin du XIXème siècle et n’a toujours pas acquis une vraie cohésion sociale.»

//Giusi NicoliniExpression volontaire, allure énergique, regard noir encadré de cheveux blonds mi longs, Giusi Nicolini se bat sur tous les fronts. Ses objectifs prioritaires : un combat pour l’environnement et la légalité, et surtout une prise en charge internationale du drame des réfugiés. Ces positions lui ont valu de nombreuses menaces dont le code mafieux, semblant tout droit sorti d’un mauvais téléfilm, est pourtant bien réel.Il en faut toutefois davantage pour ébranlerl’édile qui ne mâche pas ses mots vis à vis des institutions européennes. Ainsi en novembre 2012, elle lance un appel indigné qu’elle réitère aujourd’hui avec encore plus de véhémence en ces jours de deuil : « Je suis choquée par le silence de l’Europe, écrivait-elle, qui vient de recevoir le Prix Nobel pour la Paix et qui se tait vis-à-vis d’une hécatombe qui a les dimensions d’une véritable guerre. Je suis de plus en plus convaincue que la politique européenne de l’immigration considère que ce sacrifice de vies humaines est un moyen pour réduire, sinon de dissuader, le flux migratoire…La première citoyenne de Lampedusa n’épargne pas non plus les autorités italiennes : « Lampedusa a eu le destin d’un lieu de frontière. Prison, centre de détention, base militaire… l’Etat italien a passé un pacte diabolique avec ses habitants à qui il a demandé implicitement d’accepter la militarisation de l’île contre une croissance chaotique et illégale sur laquelle il a fermé les yeux. »

Giacomo Sferlazzo, auteur-compositeur, engagé dans plusieurs batailles citoyennes sur le territoire, fondateur de l’association Askavusa et de Lampedusa in Festival, abonde dans son sens : «L’île est un lieu stratégique : les Bourbons, les Russes, les Anglais, les Maltais se la sont disputées. Après la seconde guerre mondiale, les Américains y ont construit la base Loran qui a fonctionné jusqu’en 1994. Le problème de l’immigration a été largement instrumentalisé par le gouvernement italien pour faire de Lampedusa un lieu de monitorage et de contrôle en Méditerranée. Aujourd’hui les sauvetages des migrants se font directement en mer, mais le gouvernement choisit de les amener à Lampedusa pour pouvoir légitimer ce qui n’est ni plus ni moins qu’une occupation militaire à des fins stratégiques».

//Giacomo Sferlazzo (Photo Daniele La Monica)

Giacomo Sferlazzo (Photo Daniele La Monica)

Solitudes

Nathalie Galesne

Vissée sur le 35° parallèle au milieu de la Méditerranée, Lampedusa et les Lampédusiens souffrent d’un isolement géographique aggravé par un sentiment d’abandon généralisé. « L’Etat se fout éperdument de nous » est une plainte qui revient sur de nombreuses bouches. Sur l’île, à 8h de ferry de la côte sicilienne, il n’y a pas d’hôpital, et quand la mer est houleuse aucun bateau ne navigue. Courrier, nourriture, essence, eau potable peuvent venir à manquer. « Il y a des îles encore plus îles que d’autres, explique la maire, à Lampedusa on se sent très seul. On vit une sorte de syndrome de solitude, de morcellement qui génère à l’intérieur même de l’île d’autres îles.  Il y a bien un tissu associatif, mais il est très fragmenté. Par exemple pour 2000 lits il y a trois associations d’hôteliers. Les Lampédusiens ont la sensation de vivre dans un monde tellement à part qu’ils pensent que personne ne peut les comprendre et que, par conséquent, ils n’ont rien à apprendre des autres. Cela se traduit par un manque d’agrégation sociale et une indifférence symptomatique par rapport à tout ce qui leur est proposé venant de l’extérieur. »

Giusi Nicolini ne décolèrent pas et demande que le développement de son île soit pris en charge par l’Etat de manière pertinente. « Des millions d’euros ont été débloqués pour la construction d’un aéroport, mais en hiver il n’y a qu’un vol hebdomadaire qui dessert Lampedusa à Palerme. » L’ex-directrice de la réserve naturelle de l’île des Lapin, activiste de Lega ambiante, veut un développement durable pour son territoire : « Ici, les dynamiques sociales et économiques sont extrêmement complexes, souligne-t-elle. Le travail saisonnier domine la vie d’une communauté aliénée au tourisme estival. Alors quand l’hiver arrive et qu’il n’y a plus grand-chose à faire, la décompression tourne à la dépression. Ce laisser-aller généralisé explique en partie l’abandon scolaire qui existe même quand la saison est finie.»

Vivre avec la détresse humaine

Les Lampédusiens vivent une double peine, celui de leur isolement démultiplié par la détresse humaine qui se déverse régulièrement sur leurs côtes, et qu’ils affrontent globalement seuls. Cela fait plus de quinze ans qu’une partie de la population de Lampedusa aide spontanément les naufragés. Paola La Rosa est des leurs. Originaire de Palerme, elle est venue s’installer à Lampedusa une fois retombé le ferment social des grandes luttes citoyennes palermitaines qui éclatèrent peu après l’assassinat des juges Falcone et Borelli en 1992. Déçue par la récupération du mouvement, lasse de ces combats qui peinent à aboutir, Paola avait décidé de renoncer à son engagement en venant habiter la maison familiale transformée en b&b en bordure de Cala Pisana. Les événements vont cependant la rattraper. « Il y a eu un moment qui a changé radicalement ma vie, confie-elle avec gravité. Nous passions une paisible soirée avec mon compagnon quand des cris se détachèrent de la nuit et de la mer fouettée par la pluie. Pendant quelques secondes nous avons paniqué, puis nous avons éclairé la plage en allumant les phares de notre voiture, et ouvert notre maison.» Autre sauvetage quelques années plus tard : «nous étions plusieurs à avoir grimpé sur les rochers pour secourir des dizaines de personnes entassées sur un vieux rafiot. Les parents nous lançaient leurs enfants du bateau. La scène était apocalyptique, mais nous étions euphoriques de les avoir tous sauvés. Pourtant, quelques jours plus tard, nous avons retrouvé le corps de trois jeunes hommes sous l’embarcation. Nous étions complétement abattus !».

//Cala PisanaPhoto: Cala Pisana

Distributions collectives de vivre, couvertures et vêtements, soins portés aux enfants par les mamans de l’île… les récits de solidarité spontanée ne manquent pas à Lampedusa. «Normal, affirme Claudio Lombardo, on est sur une île de pêcheurs. Ces hommes aux horizons élargis ont une éthique. »  Mario, propriétaire d’un chalut de taille moyenne confirme : « Ces pauvres bougres, qu’on le veuille ou non, ils font partie de nous. Comment ne pas les sauver quand ils risquent leur peau en pleine mer. Et comment vivre comme avant quand on ramasse un jour dans son filet le corps en décomposition d’un jeune africain, raconte-t-il encore bouleversé. »

Rien ne préparait non plus Vincenzo Lombardo, gardien du cimetière de Lampedusa, aujourd’hui à la retraite, à affronter la mort aussi brutalement. C’était au temps des premiers débarquements, Lampedusa n’était pas préparée à donner une sépulture à ces corps rendus par la mer. Les premiers morts, c’est lui seul qui les inhuma dans un coin du cimetière prenant soin de mettre la jeune femme à l’écart de ses compagnons de voyage. Il y a planté les géraniums, le laurier rose…et déposé les quelques ornements mortuaires qu’il a récupéré de ci de là. Le matin, peu après l’aube, Vincenzo Lombardo vient leur rendre visite et tente de verdir la petite bande de terre aride sous laquelle ils reposent.« Une des premières choses importantes que Giusy Nicolini ait faite, raconte Paola La Rosa, c’est d’avoir changer les plaques mortuaires sur lesquelles il y avait écrit ‘de couleur noire’. Je me souviens encore de la réaction de Joseph, un jeune africain revenu sur l’île et que j’accompagnai un jour au cimetière : ‘A Lampedusa vous ne savez faire le tri sélectif qu’avec les morts’, une ironie qui en dit long sur nous-mêmes. »

//Photo Federica Araco

Photo Federica Araco

Dans ce corps à corps avec la mort, une bonne partie des habitants de Lampedusa a souvent fait preuve d’une humanité spontanée. Pourtant, met en garde Giacomo Sferlazzo «Attention à ne pas emphatiser ces scènes d’entraide, au risque d’accepter le drame des migrations comme une fatalité sans se poser la bonne question : ‘pourquoi tous ces gens traversent-ils la mer, et pourquoi sont-ils obligés de le faire dans de telles conditions pour se rendre en Europe ? Enfin malgré ces scènes d’entraide émouvantes, Il ne faut pas oublier l’autre partie de l’île qui aimerait bien se débarrasser définitivement du problème des migrants. Rappelons-nousdu 20 septembre 2011 quand le gouvernement ne prit aucune disposition logistique pour canaliser le débarquement massif des Tunisiens peu après la révolution. »

Mille trois cents jeunes tunisiens reclus dans le CIE dans des conditions indignes, ayant entendu parler de rapatriements imminents, mirent le feu au centre et déboulèrent dans les rues de Lampedusa où ils furent chargés par les forces de l’ordre auxquelles se mêlèrent des habitants de l’île.Certains d’entre eux avaient pourtant voulu croire quelques semaines plus tôt aux gesticulations médiatiques de Silvio Berlusconi, alors Président du Conseil « En 48-60 heures Lampedusa sera habitée uniquement par les Lampédusiens » avait-il proclamé, s’engageant à venir définitivement à bout de l’émergence migratoire, lançant comme à son habitude, devant les caméras, mille promesses – jamais tenues-, et annonçant l’acquisition d’une propriété en bordure de plage : «Maintenant vous aurez un Lampédusien au gouvernement». Un bon coup médiatique qui n’est pas sans rappeler la manière dont fut gérée le tremblement de terre à l’Aquila.

//CIE de Lampedusa. IncendieCIE de Lampedusa. Incendie

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