ITALIE Lampedusa : L’escale funèbre

L’escale funèbre

Nathalie Galesne

C’est une île tailladée dans la roche, ancrée entre la Tunisie et la Sicile, plus proche de l’Afrique que de l’Europe, battue par les vents en hiver, écrasée de soleil en été. Escale funèbre au milieu de la Méditerranée pour les milliers de naufragés qui y débarquent, jamais un territoire n’aura été aussi médiatisé et instrumentalisé que Lampedusa. Et pourtant que sait-on de ses habitants, de leur quotidien et de leurs aspirations, que sait-on de ces migrants qu’une drôle d’ironie du sort a mis en travers de leur chemin? Rien ou si peu…

L’escale funèbre | Lampedusa, Nathalie Galesne, Erythréens et Somaliens, naufrage, Giusy Nicolini, Cécile Kyenge, Calderoli (Ligue du Nord), Roberto Maroni

Octobre 2013

L’été vient de s’achever quand un naufrage de dimension dantesque advient, une fois de plus, au large de Lampedusa. Dans la nuit du 2 au 3 octobre, à environ un mile de l’île des lapins, un bateau parti de Libye avec quelques 500 personnes à bord, pour la plupart Erythréens et Somaliens, s’embrase et coule. Un tiers de ses passagers sera sauvé tandis que 362 victimes seront repêchées durant plusieurs jours. Les cercueils blancs des petites vies englouties par les flots, rangés sur le quai Favoloro à côté de ceux en bois sombre des adultes, attendent d’être hissés sur le patrouilleur Libra pour un ultime voyage vers Agrigente où ils seront inhumés.

//Lampedusa. Cercueils

Les cris de douleur de leurs parents accourus du nord de l’Europe pour les identifier et les ramener avec eux explosent en vain sur la jetée. « Nous n’avons plus assez de place pour inhumer les morts, alerte Giusy Nicolini, maire de Lampedusa depuis mai 2012. «Va-t-on transformer l’île en cimetière? Vitupère un îlien. « Mes écoliers me demandent : ‘pourquoi tous ces morts’, je n’ai plus de mots pour leur répondre, raconte bouleversée une institutrice de l’île. » Mais sur le quai Favorolo, dans un macabre chassé-croisé, d’autres corps d’enfants arrivent. Le 11 octobre, un scénario s’est reproduit à l’identique dans le Canal de Sicile. Après avoir tenté d’attirer l’attention de l’avion militaire qui survolait leur embarcation de fortune des centaines de personnes chavirent. Bilan : 206 rescapés, 34 victimes pour la plupart des mères et leurs enfants, 160 naufragés portés disparus. Les victimes fuyaient la Syrie – une autre horreur sans fin que l’Europe regarde silencieuse.

//Lampedusa. Cahier d’écolierComment affronter cette nouvelle tragédie ? Comment la ritualiser ? Cette fois-ci les autorités italiennes ont fait le déplacement, la ministre de l’intégration Cécile Kyenge a évoqué l’organisation de funérailles d’Etat qui n’ont pas eu lieu. Peu importe, celles-ci n’auraient sans doute pas suffi à effacer deux décennies de stigmatisation xénophobe qui perdure au sein d’un gouvernement divisé. Ainsi l’inénarrable Calderoli (Ligue du Nord), vice président du sénat, proposait il n’y a pas si longtemps de traiter le problème des traversées de migrants en Méditerranée en tirant sur leurs embarcations. Goguenard, il insultait cet été en toute impunité Cécile Kyenge en la comparant à un orang outan. Dans cet étrange climat politique la loi sur le délit de clandestinité, votée sous la dernière législation de Silvio Berlusconi, apparaît aussi pour ce qu’elle est : une loi aussi bornée que cruelle qui aurait pu permettre par exemple d’inculper Domenico Colapinto, capitaine d’un des chalutiers ayant participé dans la nuit du 3 octobre au sauvetage des migrants avec les gardes côtes : « C’est un bateau qui venait de sauver une quarantaine de personnes qui m’a signalé le naufrage, raconte-t-il, moi j’ai réussi à en sauver vingt, mais j’ai vu les gens couler à pic par dizaines sans avoir le temps d’intervenir. Je tentais d’agripper leurs mains enduites de gasoil, elles glissaient des miennes. Je pleurais comme un gosse… Quel désastre ! Quelle honte !»

Rappel. En 2009, le ministre de l’intérieur de l’époque Roberto Maroni décide d’installer au cœur même de l’île, loin de son port, de ses côtes, de ses touristes, un CPS (Centre de Premier Secours) qui finit rapidement par prendre le nom de CIE (Centre d’Identification et Expulsion) et assumer sa véritable fonction : dispatcher vers d’autres centres ou renvoyer dans leur pays les naufragés fraîchement débarqués à Lampedusa. La même année les autorités italiennes laissent la situation humanitaire dégénérer dans l’île afin de faire passer la loi sur le délit de clandestinité. Les migrants qui foulent le sol italien de manière illégale sont poursuivis automatiquement. Toute personne leur venant en aide doit également répondre devant la justice italienne. La société civile, surtout celle qui œuvre sur le territoire sicilien, se mobilise. Mais ce sont les années où la Ligue du Nord, alors au pouvoir aux côtés du PDL (Popolo della Libertà) dans la coalition menée par Silvio Berlusconi, exulte laissant libre cours à un racisme décomplexé qui balaie l’Italie de part en autre.

La société civile à Lampedusa

La culture au service de l’île

La politique n’est pas le seul moyen de faire de la rencontre entre les migrants et Lampedusa une richesse au lieu d’une malédiction. L’art et la culture apportent aussi leur contribution. Au fond du la rue principale qui descend vers le port, Nino Taranto dévoilent tous les secrets de l’île dans les locaux de l’association ‘Archivio Storico de Lampedusa’, on peut y découvrir des photos, des vidéos et des ouvrages dans un lieu apaisé, bercé par la musique classique. A quelques encablures, dans son atelier, Franco Turcio récupère le bois des bateaux pour fabriquer des objets d’art. Giuseppe Balistelli, dramaturge local, fait répéter une scène de sa dernière pièce : Mohamed veut se faire couper les cheveux mais le coiffeur refuse, alors une jeune mère qui a accompagné son enfant pour la même raison décide de quitter sa boutique, seulement voilà la coupe du petit n’est pas encore terminée. « Je me suis servi de cet épisode qui a vraiment eu lieu, précise le metteur en scène, pour raconter de manière comique une réalité assez représentative de la fracture qui existe entre îliens ». L’écologie aussi est culture, au mois de juin la Fête du tourisme responsable à Lampedusa, organisée par plusieurs associations dont Legambiante, enrichit l’offre touristique de l’île avec toutes sortes de visites : Linosa petite île voisine des Pélagies où pondent les tortues, ballades en mer pour apercevoir les dauphins, rencontres avec les pêcheurs, soirées gastronomiques…

//Giacomo Sferlazzo

Giacomo Sferlazzo

L’association Askavusa est également très dynamique sur l’île. En 2009, Giacomo Sferlazzo la fonde avec un groupe d’amis, et lance la même année la première édition de ‘Lampedusa in festival’, journées de documentaires sur les thématiques de la migration auxquelles s’invite aussi le spectacle vivant : musique, théâtre, débats. La cinquième édition qui a eu lieu en juillet 2013 était centrée sur les raisons qui poussent les personnes à émigrer. L’association travaille aussi à un projet de Musée des Migrations que la mairie devrait soutenir. « Avec plusieurs volontaires, précise Giacomo, nous ramassons, à la décharge publique, sur les plages, les objets ayant appartenu aux gens qui ont péri en mer. Nous archivons, étiquetons et datons ce matériel en essayant de remonter aux circonstances des débarquements. Nous avons jusqu’à présent collecté plus de 800 objets, des photos, des livres sacrés. Nous avons envoyé une quarantaine de lettres que nous avons au préalable numérisées et traduites à la bibliothèque régionale de Palerme pour qu’elles soient restaurées.
Développement durable

La société civile à Lampedusa | Lampedusa, Nathalie Galesne, Giuseppe Balistelli, Franco Turcio, pêcheurs, migrants, Askavusa, Giacomo Sferlazzo, Giuseppe Tomasi de Lampedusa, Amnesty internazionale, Libera, Cettina Nicosiano«Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change » dit Tancredi à son oncle le prince Salina dans ‘Le Guépard’, roman de Giuseppe Tomasi de Lampedusa. Aujourd’hui le défi pour ce bout de terre sicilienne se pose exactement à l’inverse. Une révolution doit advenir au plus vite et en profondeur afin que Lampedusa puisse changer radicalement et exploiter pleinement ses potentialités.

Combattre l’isolement, sauvegarder le fragile eco-système de l’île et développer de nouvelles formes de tourisme durable et équitable, éduquer les jeunes générations pour leur permettre d’appréhender la complexité du monde qui les entoure et la particularité de l’endroit où ils vivent…: voici quelques-unes des grandes batailles que mènent plusieurs organisations sur l’île : « Askavusa » pour la culture, « Lega ambiante » pour l’environnement, « Amnesty internazionale » pour les droits des migrants, « Libera » pour mieux faire connaître les rouages de la traite humaine et la lutte anti mafia, « i Girasoli » pour l’intégration des réfugiés mineurs (Girasole signifie en italien « tournesol » mais aussi « marcher seul»). Dans cette association basée à Mazzarino, Cettina Nicosiano accompagne le parcours d’insertion des mineurs qui ont débarqué en Sicile : « Les jeunes veulent souvent retourner à Lampedusa, explique-t-elle. C’est une façon pour eux d’en finir définitivement avec le cauchemar qu’ils ont vécu en mer. L’été dernier, l’éducatrice veillait sur l’insertion d’Anas, Adam, et Abou devenus respectivement cuisinier, boulanger, et agent d’entretien durant la saison touristique. Ils étaient payés par la région dans le cadre d’un projet auquel ont souscrit plusieurs communes siciliennes dont Lampedusa.

La Méditerranée des mères en colère
Selon l’association Fortress Europe, depuis 1988 environ 20 000 migrants auraient trouvé la mort dans le canal de Sicile, et plus de 5 000 seraient portés disparus. L’année 2011 ayant été une des plus meurtrières. Derrière ces drames humains, la politique de l’UE en matière d’immigration est de plus en plus pointée du doigt par les sociétés civiles des deux rives de la Méditerranée, la tunisienne en premier lieu.

La société civile à Lampedusa | Lampedusa, Nathalie Galesne, Giuseppe Balistelli, Franco Turcio, pêcheurs, migrants, Askavusa, Giacomo Sferlazzo, Giuseppe Tomasi de Lampedusa, Amnesty internazionale, Libera, Cettina Nicosiano

Dans l’enceinte du Forum Social de Tunis qui s’est tenu du 26 au 30 mars 2013, une barque avait été installée. En sortait une longue bande de papier portant les noms des morts et des disparus ayant tenté la traversée vers la Sicile ; une liste interminable pour symboliser la distance qui sépare l’Afrique et l’Europe en terme de liberté de circulation. A l’occasion de ces journées, les mères tunisiennes lancèrent un appel demandant aux gouvernements tunisien et italien de coopérer afin de les aider à retrouver la trace des jeunes disparus. «Nos enfants sont partis pour l’Italie et pour l’Europe avant et après la révolution. Ils l’ont fait de la seule manière prévue pour eux par les politiques européennes : en traversant la Méditerranée sur de petites embarcations, puisque il n’est pas prévu que, de la Tunisie, on puisse prendre un avion ou un bateau de ligne aussi librement que les citoyens européens qui viennent dans notre pays. »

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