CONTRÔLER LES FRONTIÈRES : UN BUSINESS TRÈS RENTABLE

Les migrants sont une excellente affaire en termes de marketing politique. Ils le sont aussi maintenant en termes de profit économique. L’évolution de la politique européenne de contrôle des frontières a ouvert un créneau très rentable pour les entreprises spécialisées dans la sécurité et la défense.
Frédéric Lévêque

19 mars. Aéroport de Bamako. Patrice B. Z. et Mahamadou K. doivent s’envoler pour Bruxelles afin de participer au lancement de la campagne FRONTEXIT dans la capitale européenne. Malgré des papiers en ordre, des agents de l’entreprise Securicom leur refusent l’embarquement. Le lendemain, après avoir racheté un billet d’avion, et munis d’un certificat d’authenticité du visa délivré par les autorités néerlandaises, ils embarquent enfin. Mais lors de l’escale en Côte d’Ivoire, rebelote. Securicom veille et décrète que la date de leurs vols retours (les 4 et 6 avril 2013) dépasse la durée de validité du visa (14 avril 2013). Il leur faut à nouveau réserver un billet retour pour être en règle et entrer sur le territoire belge. Au final, ils arriveront bien à destination au terme de 31 heures de voyage et après l’achat de deux billets aller retour par personne.

Securicom est une de ces nombreuses agences de sécurité auxquelles les compagnies aériennes sous-traitent les contrôles documentaires avant l’enregistrement et l’embarquement des passagers à destination des pays européens. Depuis plusieurs années, les entreprises privées interviennent à différents échelons dans le contrôle des frontières et profitent de plus en plus de la crispation sécuritaire qui marque la politique européenne. « La sécurité n’est plus un monopole des administrations, mais un bien commun, dont la responsabilité et la mise en place doivent être partagées entre le public et le privé  », affirmait en 2009 Franco Frattini, ex-commissaire européen chargé de la Justice et des Affaires intérieures.

LA SÉCURITÉ EST UN BIEN COMMUN, DONT LA RESPONSABILITÉ ET LA MISE EN PLACE DOIVENT ÊTRE PARTAGÉES ENTRE LE PUBLIC ET LE PRIVÉ

L’entreprise G4S est un cas d’école de cette tendance de fond. Au Royaume Uni, elle gère notamment des centres de détention pour étrangers. Au niveau mondial, la multinationale emploie aujourd’hui près de 650 000 personnes. Elle est le second employeur privé au monde et illustre la bonne santé du marché de la sécurité. En 2009, les spécialistes estimaient le chiffre d’affaires de la « sécurité globale » à plus de 450 milliards d’euros.

Dans ce pactole, le contrôle et la sécurisation des frontières est un marché lucratif en pleine croissance. La lutte contre la criminalité internationale, les menaces terroristes ou l’immigration clandestine en sont ses moteurs. Claire Rodier, juriste au Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI, France), en a fait le thème d’un livre au titre révélateur : « Xénophobie Business » (éditions La Découverte). Nous l’avons rencontrée à Bruxelles le 20 mars lors du lancement de la campagne Frontexit auquel devaient participer Patrice et Mahamadou.

Claire, qu’est-ce qui t’a décidée à travailler sur l’ « économie sécuritaire » ?
Depuis vingt ans, j’entends que « les lois ne sont pas adaptées » ou qu’il faut « renforcer les contrôles aux frontières ». Pourtant, à chaque fois qu’un point de passage est fermé, un autre s’ouvre et les trajets vers l’Europe deviennent plus chers et plus dangereux pour les migrants. Il y a eu au moins 16 000 morts aux frontières de l’UE entre1993 et 2012, la plupart en mer. L’approche sécuritaire n’est pourtant pas remise en question. Je me suis donc demandé s’il n’y avait pas d’autres raisons qui alimentaient ces politiques.

Quand a commencé à se développer en Europe ce que tu appelles le « Xénophobie Business » ?
La pénétration des entreprises privées a accompagné le processus de « communautarisation » des politiques d’immigration et d’asile au début des années 2000. Il faut rappeler le contexte de l’époque. Nous étions après les attentats du 11 septembre 2001. Il y avait une convergence entre les déclarations de responsables politiques sur la nécessité de protéger les frontières et les intérêts des principales firmes du secteur.

Dans ton livre, tu décris en détail le business lié aux nouvelles technologies pour contrôler les frontières.

En 2002, quand les États ont fait de la lutte contre l’immigration clandestine une priorité absolue, l’accent a été mis sur la nécessité d’utiliser et développer de nouvelles technologies pour améliorer le contrôle des frontières et renforcer l’interopérabilité des systèmes existants. Dès 2003, un « groupe de personnalités » (GoP) a été constitué. Il avait pour mission de formuler à l’UE des orientations pour un programme de recherche européen dans le domaine de la sécurité. Huit sociétés spécialisées dans la sécurité et la défense en étaient membres.

LA PEUR DU MIGRANT EST SURTOUT UNE AFFAIRE RENTABLE EN TERMES POLITIQUES

Quelles ont été les conclusions de ce groupe ?

Le rapport du groupe invitait l’UE à augmenter son budget dédié à la recherche en matière de sécurité sur le modèle des États-Unis. Outre-Atlantique, on y consacre plus de quatre dollars par habitant et par an. Pour les 450 millions d’Européens, cela représenterait un budget d’environ 1,3 milliards d’euros annuels. Il s’agit donc d’une grande opportunité pour les entreprises spécialisées dans la technologie de la sécurité et de la défense. Une fois qu’elles ont obtenu les financements publics pour leurs recherches, elles n’ont plus qu’à récolter les contrats auprès des mêmes institutions qui de bailleuses deviennent clientes. C’est ce qui s’est passé.

Sur le terrain, quels sont les résultats de ces investissements ?

La première réalisation de grande envergure revient à l’Espagne, avec le SIVE (Système intégré de surveillance extérieure), déployé à partir de 2002 le long de ses côtes pour empêcher le passage des migrants par le détroit de Gibraltar. C’est l’entreprise Indra qui a décroché le marché. Le groupe EADS Defence, leader sur le marché, s’est vu quant à lui attribuer un contrat portant sur la fourniture à la Roumanie d’un système intégré de sécurisation des frontières. Au total, 670 millions de dollars pour couvrir les 3 000 kilomètres de frontières du pays. Le dispositif comprend notamment le réseau radio Tetra, un système ultra-moderne de transmission d’images. La même technologie a été proposée à la Bulgarie voisine. En 2010, plus de 3 000 terminaux Tetra y ont été livrés par EADS, en partenariat avec la filiale bulgare d’Eriksson. Indra, EADS, Eriksson étaient tous membres du GoP.

Tu cites aussi le recours aux drones.

Les drones représentent l’avenir au hit-parade de la technologie frontalière. Ces véhicules aériens sans pilotes ne se multiplient pas que dans le domaine militaire. La frontière séparant les Etats-Unis du Mexique a été la première, en 2005, à bénéficier des services d’un tel appareil. L’auteur d’un rapport parlementaire français sur le sujet estimait en 2009 que ce nouveau marché pourrait s’élever à 20 milliards d’euros dans les dix années à venir.

Contre cet ennemi qu’elle s’invente, pour reprendre le slogan de la campagne Frontexit, l’Europe semble miser sur la technologie dernier cri.

En effet, le système Eurosur en est l’illustration. Il a été lancé en 2011 et doit favoriser la mise à niveau et l’extension des systèmes nationaux de surveillance des frontières en vue de leur interconnexion. Pour les États membres souhaitant adhérer à cet effort, il est prévu un soutien financier pouvant aller jusqu’à 75%. De quoi dynamiser le secteur économique de la sécurité. On notera que le recours à la technologie de pointe est en soi un facteur d’obsolescence rapide du matériel utilisé, donc de nécessité de son renouvellement. En témoigne le projet AMASS. Il s’agit d’un dispositif de surveillance des frontières maritimes reposant sur le principe de balises flottantes dotées de caméras infrarouges et d’hydrophones pour détecter les sons sous l’eau. Mieux que les radars du SIVE, que j’ai évoqués précédemment. Et forcément moins bien que la prochaine trouvaille.

Les entreprises privées de sécurité et de défense sont-elles en partie à l’origine de la politique européenne de contrôle des frontières ?

La peur du migrant est surtout une affaire rentable en termes politiques, un bouc-émissaire facile, surtout en période de crise. Il y a en fait une convergence d’intérêts et un effet d’aubaine pour ces boîtes. La sécurité est devenue un marché. Aux Etats-Unis, on assiste à la privatisation totale du marché de la détention des migrants, avec un climat d’influence mutuelle et de collusion entre les responsables politiques qui votent les lois et les dirigeants d’entreprises privées de sécurité, qui les conseillent. Parfois, des élus sont eux-mêmes actionnaires de ces sociétés.

P.-S.

Source : article publié dans le magazine Demain le monde, n°19, mai-juin 2013.

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